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Publié le 12 Novembre 2012

          "Je me souviens d'élèves à l'école secondaire qui se plaignaient de leurs
           cours d'histoire obligatoire. Jeunes comme nous l'étions, nous ne savions
           pas que ce cours etait un privilège que seuls les pays en paix peuvent
           s'offrir. Ailleurs, les gens sont trop préoccupés par leur survie quotidienne
           pour prendre le temps d'écrire leur histoire collective. Si je n'avais pas
           vécu dans le silence majestueux des grands lacs gelés, dans le plat
           quotidien de la paix, dans l'amour célébré en ballons, en confettis, en
           chocolats, je n'aurais probablement jamais remarqué cette vieille femme
           qui habitait à proximité du tombeau de mon arrière-grand-père, dans le
           delta du Mékong. Elle était très vieille, tellement vieille que la sueur coulait
           dans ses rides comme un ru qui trace un sillon dans la terre. Elle avait le
           dos courbé, tellement courbé qu'elle était obligée de descendre les
           marches à reculons pour ne pas perdre l'équilibre et débouler la tête la
           première. Combien de grains de riz avait-elle plantés? Combien de temps
           avait-elle gardé ses pieds dans la boue? Combien de soleils avait-elle vus
           se coucher sur sa rizière? Combien de rêves avait-elle écartés pour se
           retrouver pliée en deux, trente ans, quarante ans plus tard?
           On oublie souvent l'existence de toutes ces femmes qui ont porté le
           Vietnam sur leur dos pendant que leur mari et leurs fils portaient les
           armes sur le leur. On les oublie parce que, sous leur chapeau conique,
           elles ne regardaient pas le ciel. Elles attendaient seulement que le soleil
           tombe sur elles pour pouvoir s'évanouir plutôt que s'endormir. Si elles
           avaient pris le temps de laisser le sommeil venir à elles, elles se seraient
           imaginé leurs fils réduits en mille morceaux ou le corps de leur mari
           flottant sur une rivière telle une épave. Les esclaves des Amériques
           savaient chanter leur peine dans les champs de coton. Ces femmes, elles,
           laissaient leur tristesse grandir dans les chambres de leur coeur. Elles
           s'alourdissaient tellement de toutes ces douleurs qu'elles ne pouvaient plus
           se relever. Elles ne pouvaient plus redresser leur échine arquée, ployée
           sous le poids de leur tristesse. Quand les hommes sont sortis de la jungle
           et ont recommencé à marcher sur les digues de terre autour de leurs
           rizières, les femmes ont continué à porter le poids de l'histoire inaudible
           du Vietnam sur leur dos. Très souvent, elles se sont éteintes ainsi sous
           cette lourdeur, dans le silence.
           Une de ces femmes, que j'ai connue, est décédée en perdant pied dans les
           toilettes, juchées au-dessus d'un étang rempli de barbotes. Ses babouches
           en plastique ont glissé. Si quelqu'un l'avait observée à ce moment-là, il
           aurait vu son chapeau conique disparaître derrière les quatre panneaux qui
           cachaient à peine son corps accroupi et l'entouraient sans la protéger. Elle
           est morte dans la fosse sceptique familiale, sa tête plongeant dans un trou
           d'excréments entre deux planches de bois, derrière sa hutte, entourée de
           poissons-chats à la chair jaune, à la peau lisse, sans écailles, sans mémoire."

 

                                                                                   (Kim Thuy)

 

 

 

Rédigé par Duong Thi Thuy & Didier Latroupe

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