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Publié le 29 Avril 2013

          "Revenir d'Asie pose des problèmes très précis.
           En Suisse, retour d'Inde et du Japon, je me suis longtemps senti mal à l'aise.
           Les magasins, les rues m'inspiraient une répulsion irraisonnée. Noël qui
           approchait, la foule des acheteurs, les faces tartinées de santé, le bruit des
           sous, la couperose me donnaient le cafard. Le seul endroit où je respirais, où
           je croisais de vrais regards, c'était - tenez vous bien - l'hôpital. Pourtant
           c'était mon pays que je m'étais réjoui de revoir, pourtant on m'avait partout
           accueilli avec une gentillesse qui ne se démentait pas. Alors? Je crois que
           c'est l'argent qui me gênait. L'argent engorgeait tout. Et à cause de cet
           argent, il n'y avait plus de foule; elle était rompue, divisée comme une
           étendue de sable par les mailles éparses d'un filet. Il n'y avait que de petites
           fortunes, de petites coquilles, de petites solitudes meublées, feutrées,
           équipées, mais solitudes quand même. Dans les salles de billard, dans les
           autobus, j'entendais souvent cette phrase qui me paraissait stupéfiante: "Moi,
           je n'ai besoin de personne." La communauté n'existait plus - communauté: le
           sentiment profond que le sort de n'importe lequel de vos semblables vous
           concerne et vous affecte en quelque façon, la conscience d'une
           interdépendance -, et pour qu'elle se recrée il fallait un de ces chocs -
           accident mortel sur la route, révolution hongroise - qui montrent bien que
           l'argent n'est pas tout et que ce qui nous rapproche des autres est plus
           fondamental que ce qui nous en éloigne.
           Autrement, et en temps normal, on n'avait besoin de personne. Ce n'était
           que trop vrai, et quelle indigence. L'Hindou et le Chinois exposés en
           permanence à manquer de riz ou de galette ont perpétuellement besoin du
           voisin et le voisin d'eux. Le paysan du Dekkan a beau avoir l'oeil vide et
           feindre l'indifférence; mendier de la farine, prêter de la farine, voir - à cause
           d'une rivière qui déborde a 200 kilomètres de là - sa maison soudain remplie
           d'inconnus, et pour longtemps, il ne connaît que ça, c'est son ordinaire. Voilà
           qui fait des foules. La misère se partage, et c'est grâce à cela que les
           misérables vivent encore. L'egoïsme n'est pas dans leurs moyens, trop
           coûteux. La prospérité ne se partage pas.
           Il faut cependant quitter la misère. Les Indiens y travaillent et on leur
           souhaite de réussir. Je leur souhaite aussi de conserver alors le coeur qu'ils
           avaient quand ils n'avaient que ça."

 

                                                                                   (Nicolas Bouvier)

 

 

 

Rédigé par Duong Thi Thuy & Didier Latroupe

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